Busoni et la violence, partie seconde
Il s’agit à présent de constater la violence chez Busoni à partir de ses nouvelles œuvres. Je crois que Busoni, comme Poe en littérature, auquel il s’est déjà comparé, a réalisé le moyen de concentration extrême de la tension, jusqu’à toucher au point de rupture. Toutes les explorations dans la violence dès lors sont en fait aussi des explorations du point limite, le sommet de tension et d’intensité qu’il est impossible de dépasser car le son est arrivé à saturation. C’est l’explosion des nerfs, car le maintien de leur tension devient insupportable.
Déjà dans les Elégies, on trouve à la troisième, “Meine Seele bangt und hofft zu dir”, une brutale culmination qui se développe sans retenue, jusqu’à la rupture, d’où les nerfs vibrants laissent retomber les désirs résiduels qui reviennent se fondre dans l’atmosphère plasmique de la composition. On peut remarquer que cette culmination est fortement diluée dans la reprise de ce choral dans la Fantasia Contrappuntistica : on comprend à quel point il est coûteux en efforts émotionnels de placer autant de violence dans la musique (par exemple, dans le Concerto pour piano, on constate une considérable retombée de l’activité après le tapage violent sur la paroi, et le caractère méditatif, mais sûrement aussi fatigué, en vérité, du dernier mouvement qui fait suite à cet épisode). Je crois qu’il aurait été difficile d’en venir au sujet principal de la Fantasia Contrappuntistica après un similaire épuisement des nerfs. D’où la nécessité d’une dilution, qui permet le maintien de la concentration dramatique, essentiel pour le minutieux travail architectural de la Fantasia Contrappuntistica, sans épuiser toutes les forces auparavant.
Naturellement, l’une des plus belles idées sur la violence exprimées par Busoni vient de sa Sonatina seconda. Cette œuvre extraordinaire fait violence aux nerfs mais presque sans jouer sur la brutalité des sons, par la seule tension exquise placée dans la seconde. De la sorte, le cœur d’un homme peut, lui aussi, se frayer un passage dans la musique dont on discerne tout de même l’articulation. Le champ des possibilités y est infini ; c’est-à-dire qu’il n’y est pas une seule ascension vers le point de rupture qui est indiquée, mais autant que l’on en peut concevoir. La Sonatina seconda embrasse l’universel des sentiments, des paysages, où l’on peut concevoir un point de rupture. A ses deux tiers environ, on entend le plus saillant d’entre eux, mais l’œuvre s’achève elle-même sur un point de rupture mourant, qui est l’ultime ambiguïté.
Il convient enfin de parler d’un trio d’œuvres très tardives de Busoni, les Dix variations sur un prélude de Chopin, la Toccata et les Prélude et étude en arpèges. Sur le premier des trois nous serons succincts, car la violence y est un emportement hors des proportions du prélude de Chopin (Op.28 numéro 20), une transfiguration par passage à la limite. La Toccata est un véritable flot ininterrompu dans le “Preludio”, une excitation des nerfs, un tourbillon tenu de main ferme avec tous les éclairs latents de l’œuvre. Dans la “Fantasia”, nous avons alors la préparation. Grâce à la forme très libre, les voix s’immiscent insidieusement ; on les sent de plus en plus nombreuses et invasives, jusqu’à ce qu’elles se permettent de jouer de façon poignante avec nos émotions. Ayant énervé le cœur, elles laissent nos membres se balancer à leur tour avec déréliction et pleine liberté de mouvement, un peu de candeur et quelques soupirs. C’est dans cette entière disponibilité du corps et des sens que la “Ciaccona” revient nous cueillir. On reprend de la hauteur, de la dignité, mais avec une disposition entièrement malléable qui suit sans retenue la croissance de l’intensité dramatique. Et l’on tape du poing, et l’on hausse la voix, lorsque tout s’accélère de nouveau, lorsque la vision finale est proclamée, et lorsque son écho l’appuie sinistrement.
En ce qui concerne enfin les Prélude et étude en arpèges, l’œuvre qui est à mon sens le plus glorieux exemple de la violence absolument pure et crue, inaltérée par les passions, parmi les compositions de Busoni, je crois que je n’en pourrai justement parler qu’à travers le petit poème narratif qui servira prochainement de conclusion à cette réflexion sur Busoni et la violence.