Quand les nerfs gagnent le cœur
Je propose de conclure le propos sur Busoni et la violence avec le partage d’un petit poème narratif, intitulé Quand les nerfs gagnent le cœur. Ce poème est voué à l’illustration de l’univers musical, et de la violence pure, des Prélude et étude en arpèges de Busoni.
C’était avec Ambroisie, par une forêt brune de chaleur, que les ombres débutèrent de palpiter sur les nerfs. Un serrement qui s’emparait de toutes les boisures, de la rouge ambiance, jusqu’au bronchement mal assuré de mon amie.
« Ne sommes-nous pas fort bas ? souris-je.
-Trop, peut-être, lorsqu’à l’infini les arbres s’ébruitent, de la vallée aux altitudes.
-La ramée frémille, écarlate embrasure…
-Et bientôt, elle éclate. »
Cela elle disait car un bruit lourd comme le soleil tombant bouleversait les merles de la canopée, qui en trombe s’évadaient par la vallée bordée de flammes.
Nous nous regardâmes : elle s’était parée d’ambres que le vent secouait, tant que les pierres étaient lestes de la chevelure dorée, vouée à s’envoler. Elle, attendait le glas des pluies brûlantes d’été ; moi, la sombre métamorphose des nuages appelés par l’orage. Le vent ne tarissait point dans les décombres du sentier, et il revenait encore, ce bruit, le bruit qui embraye sur les pensées, qui remplit la tête de ruisselantes lignes brisées… Un vrombissement, obsédant, comme d’une bête noire qui, debout sur les arbres, dérobe le rouge du couchant et enfin hurle de plein timbre !
Il est une ambiance qui glisse et se cambre, s’étend sans opprobre et brandit son sceptre superbe. Des vagues furtives, des vagues effusives, qui se brisent et repartent, obstinément rapides, en sabres qui vont courbes et tranchants. Des vagues sabrées, guerres réverbérées.
Et Ambroisie de s’écrier :
« Quand on est si bas, l’apocalypse passe si furtive !
-Un candélabre homonculaire qui embrase la voûte et ternit son cœur béant.
-Ecoute ! C’est le nouveau bruit rubescent. »
La pluie s’étendit vaporeuse, sertie de l’hybride des vœux et du feu, subreptice et insidieuse avance du ciel hurlant sur la terre ; sur nous, Ambroisie et moi. Elles ruissellent à travers les arbres, par les limbes et les branches, les pluies ardentes qui brillent de feu.
Tantôt les sonores attaques sont stridentes, tantôt elles mordent le bras du ciel en y laissant des stries sanglantes. Alors, à la récapitulation de l’embranchement des mondes et des odeurs, que le bois durement mutilé sécrète en ses béantes écorces, le fracas s’abandonna sur nos cœurs, saillant par l’air, cinglant par la foudre.
L’orbe à peine discernable, non pas belliqueux mais potent, extrait de la pâte crépusculaire ses denses ténèbres, de même que sa lumière perçante qui abonde aux ombrages, et abreuve le vide d’un liquescent faisceau. « Et derrière l’orbe est encore une volonté unique », songeâmes-nous en chœur. Un ciel où sont tous les rebonds du sort, où brillent les rubans jusqu’à la rupture, où sifflent un orage et une caresse. Du tourbillon déborde la bonté, mais une bonté qui fait subir sa grandeur.
De brisures est ce ciel parcouru, et nous vîmes les branches qui s’effondrent par le tourment de la bourrasque, tantôt retenues par les pins, tantôt arrachées de leurs chênes. Elle et moi vivions la violence par ce bruit persistant, le bourdonnement des éléments qui pincent les nerfs, comme si l’énergie galvanisée de l’éclair grisait notre intérieur, l’ouvrait sur un champ qui partait des racines, à la cime et jusqu’à la sauvage barrière du ciel. Une cage qui fait brusquement face à notre torse, qui capture la braise du couchant comme la brûlure de notre cœur. Et c’est en cette violette brèche, balafre du violent surplus, que les nerfs ont gagné le cœur. Par la violence seule, pure et brutale, nous sentions l’osmose de ce que le plus grave et profond des sentiments peut gagner de l’ébranlement du monde, de son intense concentration en l’infinitésimale et critique singularité des nerfs, qui à force de vibrer voudront fendre les ténèbres bridés.