Suite à la mort de sa mère, Ferruccio Busoni compose sa Berceuse Elégiaque, “La berceuse de l’homme au cercueil de sa mère”. En-dessous du titre, cette seule mention, “Poésie”. C’est beau, c’est discret ; plus doux et secret encore que le mot “Poème”. C’est même une atmosphère poétique, si intime et si dense que l’on y peut puiser la matière d’une infinité de sensations et de visions, à approfondir sans cesse, entièrement corrélées à la texture du son.

C’est ici un cas exceptionnel d’un génie prêtant son souffle à la poésie d’un autre. Dans cet enregistrement, Arturo Toscanini, à l’image de la photo de lui en vignette de la vidéo qui atteste de son intense concentration, méticuleuse et attentionnée, fait entendre la voix, littérale, de chaque pan de ce décor restreint dans l’espace et dans le temps. Ce faisant, il accomplit l’extraordinaire exploit de teinter de gris, de ternir l’air, le rivage et la mer.

Sur ce rivage, une plage du jour déclinant sur laquelle se perdent les vagues, les spectres regrettés, péniblement définis et reconnus, planent insaisissables, bien que statiques. Leur forme inscrit des ombres sur l’horizon couchant, de postures sombrant et de cheveux bouclants avec les jaunes rayons troublés. D’autres voix, et visages, tentent de se faire percevoir par la surface de la mer, partagés entre inévitable déréliction et vagues reliquats de volonté. A cela un terme est mis par la sirène qui gravement sonne en arrière, écrase toute velléité, pour ne voir plus que ces vagues, qui avec le soir emportent la poésie active, jusque dans la poésie de l’extinction.

Le dernier soupir, de ces voix déjà trépassées, est à l’origine d’un son nouveau, émanant des gorges de la mer et de la mort, qui agrippe le cœur et frappe les yeux de l’inconnu.

Cette géniale composition orchestrale est un arrangement de la Berceuse pour piano seul, dernière des sept Elégies de Busoni. Cette version pour piano me touche encore un peu plus que son merveilleux pendant orchestral : le piano est un peu plus timide, incluant l’humain, sujet sensible, au cœur de cette poésie. La magie et la vaste richesse du monde sonore, que le piano soutient parfaitement à la pédale, s’immiscent jusqu’en nous et prennent la forme d’une voix qui parle, légèrement discontinûment, tout en peignant le nouvel univers qu’elle découvre. Le chemin vers l’extinction, à la fois attristant et subtilement plus rapide, d’un pas sonore à l’autre, est l’un des couloirs musicaux les plus bouleversants que je connaisse.