Parmi les rares chaînes de musique auxquelles je suis abonné sur YouTube (et la musique constitue l’essentiel de mes abonnements) figure la chaîne “rosie”. Elle se distingue par ce qui ressemble à un mouton rose en guise de photo de profil, et par la publication de toutes sortes de pièces méconnues, qui portent parfois des titres fort amusants. Ainsi des pièces de Louis Moreau Gottschalck, qui semblent populaires auprès de la personne qui en publie un grand nombre, et qui portent, de mémoire, des titres comme “Le Chant du soldat (grande fantaisie de concert)”, la symphonie “Une Nuit dans les tropiques” ou la mazurka “Forget me not”… C’est dans ce contexte à la fois intrigant et léger que j’ai vu apparaître dans mes suggestions deux fugues de Charles-Valentin Alkan, un compositeur prolifique qui n’a été reconnu dans l’histoire que parmi les compositeurs méconnus, d’après mes lectures de ces dernières années. Elles portaient le nom de “Jean qui pleure et Jean qui rit”.

En voyant cela, je me suis offusqué, avec des paroles similaires à celles de Gogol : “Non mais, et puis quoi encore ? Pourquoi fait-on des œuvres avec un nom pareil ? C’est indécent, ridicule ! D’abord, ce n’est d’aucune utilité pour la patrie, et ensuite… ensuite, ce n’est d’aucune utilité non plus…”, et je passe sur le reste.

Je ne sais plus exactement dans quel ordre j’ai procédé ensuite, mais je me suis calmé, je suis allé faire mes recherches quant à l’origine que pouvait avoir une semblable idée, et j’ai trouvé le poème de Voltaire quasi éponyme, “Jean qui pleure et qui rit”. “Génial, je n’aime pas Voltaire”, et c’est vrai que Voltaire a seulement tendance à m’agacer. Mais je me suis décidé à lire le poème, mû par une certaine curiosité, et par le désir de prononcer, avec une conscience claire, mon jugement sur ces actes irresponsables en apparence.

Je dois l’avouer, le poème n’était pas si mauvais que cela. Il est loin d’être un beau ou noble poème, mais il était amusant et même un peu touchant. Ayant reconnu cela, il m’a fallu reconnaître aussi que les fugues composées par Alkan étaient excellentes. Encore une fois, non pas qu’il s’agisse de musique particulièrement élevée, mais justement, la première des deux, “Jean qui pleure”, apporte une focalisation rapprochée sur les maux propres à la terre comme je n’en connais pas d’autre exemple par ailleurs. La réitération propre à la fugue donne le sentiment de porter l’œil, tour à tour, sur chacun de ces maux, sans jamais vraiment parvenir à se distraire ailleurs. C’est l’engourdissement du mouvement, la léthargie des drames terrestres, ceux qui ne remuent pas les tréfonds de l’âme mais qui, par leur présence quasi charnelle, font pleurer. Alkan a réussi à circonscrire un espace musical duquel on ne se sort pas, à moins de n’avoir reconnu l’influence que toutes les perceptions du monde externe pouvaient avoir sur nous. Pour ce qui est de “Jean qui rit”, il y a peut-être moins de la brillance d’une forme épousant parfaitement le fond du propos à reconnaître, mais la transfiguration de l’aria de Don Giovanni est efficace, grotesquement drôle. Et voilà l’autre mérite important de cette composition : elle ne cherche pas à se faire application sérieuse et scrupuleuse de la poésie dont elle est héritière, puisque cette poésie est, elle-même, assez peu raffinée. Tout en étant d’assez bon goût et intelligemment réalisées, les deux fugues montrent alors juste assez de distance pour ne pas se prendre excessivement au sérieux.

Car lorsque je vois une révérence qui excède mon humeur, je pleure. Mais si la justesse comique m’en guéris, je ris !