Une manière de composer un poème
Dans l’état actuel, sans doute naïf ou insuffisamment abouti, de ma réflexion, il y a selon moi deux grandes manières de créer un juste poème. Il y a le poème que l’on compose en un souffle, qui est harmonie simple de toutes choses et devant lequel l’on peut se dire que c’est parfait. C’est peut-être la plus noble manière, mais c’est aussi celle qui appartient à des génies infiniment plus talentueux que moi, tout en étant d’une profonde intelligence et d’une sensibilité idéale. J’aime ces poèmes et j’y aspire parfois, bien que je n’en sois, pour le moment, pas capable. Puis il y a les poèmes qui arrêtent le temps. Ce sont des poèmes qui, à défaut d’une fluidité organique, s’attachent à cultiver une atmosphère, un détail, à minutieusement les circonscrire et à en épouser les plus singulières caractéristiques. S’il y a la moindre faute, le poème s’effondre, il perd sa souplesse inhérente et éthérée : il faut être juste et ne jamais s’allourdir plus qu’il n’est permis. L’équilibre périlleux à trouver entre l’expression précise d’une vérité, relevant du délicatement sensible, et la préservation de la bulle poétique fait que beaucoup de poèmes, surtout les poèmes littéraires, qui sont ceux que j’écris moi-même, finissent par me paraître manqués, par n’être plus de vrais poèmes.
Beaucoup d’artistes, il me semble, relèvent plutôt d’une manière ou d’une autre. Rachmaninoff, de façon prodigieuse, adopte parfaitement les deux, et même souvent simultanément au sein d’une œuvre unique. Cela étant, je souhaite parler ici d’une pièce qui relève principalement de la seconde manière, et dont seul Vladimir Horowitz, parmi les interprétations que j’ai écoutées, parvient à révéler la perfection. Il s’agit du troisième Moment Musical.
L’on ne peut s’y tromper, lorsque, dès le début, l’on croit entendre respirer la langueur. Il faut écouter les interruptions, pauses de la contemplation et du doute. En quelques secondes, Horowitz parvient à nous placer au creux d’un sentiment, d’une brèche infiniment fine dont nous ne sortons plus avant la fin. Le souffle propre à Rachmaninoff fait de chaque phrase une entité déterminée, inaltérable ; et pourtant, Horowitz active tous les chemins possibles, situe les palpitations de notre peau, les murmures suggestifs, là où l’on pense pouvoir choisir notre voie. C’est ce qui rend plus poignante la nécessité de prendre la voie chancelante, plongeante, insatisfaisante.
Dès lors, autre prodige suscité par Horowitz, de chaque embranchement nous reprenons avec un soupir. Venus des mouvements inassouvis de la poitrine, les sons en sortent d’autant plus distincts et cristallins, comme un chant tenu dans le néant des résolutions tombées. Ecoutez alors la manière dont la mélodie principale, après avoir atteint son point culminant, reprend une marche plus modeste, le regard penché vers le sol, lesté par les pensées tout à la fois idéalistes et vaincues. Il est un moment où l’on entend les yeux et le sourire du dépit qui commence d’être accepté ; le chant n’en est que plus caressant et prenant.
Enfin, ce Moment Musical est l’une des rares pièces dans lesquelles la reprise me semble pertinente. Il ne s’agit pas de la répétition artificielle du même propos, qui altère la construction de l’histoire sensible, mais bien d’une nouvelle mise en situation. L’idée est d’éprouver encore plus finement le paysage dans lequel nous nous inscrivons, de sentir de manière encore plus déchirante ses impossibilités. Cette pièce est un poème des soupirs, et de l’univers qui le plus organiquement les suscite.