Korngold joue Die schönste Nacht
Certains lecteurs attentifs discerneront peut-être chez moi un attrait pour la surenchère musicale, le renouvellement manifestement inarrêtable d’un geste avec perpétuelle croissance de l’amplitude, de l’élan, et à chaque fois un ajustement subtil de l’intention. Je crois qu’il y a, dans cette forme d’expression cyclique, l’une des traces les plus sincères que l’on puisse concevoir de la pleine générosité chez un artiste. Rachmaninoff est, à mon sens et comme j’ai pu l’affirmer dans un article antérieur, le plus grand des compositeurs à livrer sans cesse une telle énergie sans jamais se soucier d’un quelconque fossé créé en soi, du fait d’avoir donné avec tant de prodigalité. Je veux néanmoins donner ici une illustration de ce phénomène scintillant chez un autre compositeur.
Je ne connais encore que trop peu les œuvres de Korngold, qui sont fort nombreuses et dans un vaste éventail de registres. Néanmoins, je décèle chez lui une tendance à l’expression expansive comme chez Rachmaninoff. Le présent enregistrement de Die schönste Nacht, air tiré de l’opérette Die stumme Serenade, traduit au moins trois mouvements qui me ravissent. Tout d’abord, dans le caractère même de la musique, la surenchère propre au duo amoureux convoque toutes les étoiles et les fragrances que vous pouvez imaginer. L’atmosphère nostalgique, par essence élusive, est ici saisie à pleines mains par les voix qui parviennent pratiquement à replacer l’idylle dans l’instant, à synthétiser, avec cette apparente simplicité propre à chaque acte généreux et délibéré, l’amour circonstanciel et l’amour chanté abstraitement.
Puis, le fait qu’il s’agisse ici du compositeur jouant une transcription de son air au piano induit un renforcement du lyrisme, dans une mélodie déjà si poignante, pour que l’instrument chante lui aussi avec passion et sentiment. Chaque son est articulé, presque scandé, pour que notre imaginaire ne puisse guère se figurer le moindre compromis quant au pouvoir relatif que la version originale, chantée, est censée posséder par rapport aux capacités du piano. En appuyant sur le maximum d’expression de l’instrument, Korngold anime des enveloppes scintillantes dans notre esprit, que l’on se figure nous rapportant un chant encore vide, le chant qui n’attend plus que l’entière incarnation par les voix humaines. Ce jeu des enveloppes lumineuses, que l’on trouve dans chacune des plus belles transcriptions de musique vocale pour piano, possède un pouvoir d’émerveillement infini. C’est le mélange délicat de la beauté d’un squelette et de l’élargissement des horizons quant à la chair que nous pouvons nous figurer s’y liant.
Enfin, et c’est peut-être le point le plus émouvant pour moi, le compositeur chantonne tout au long de l’enregistrement. Mais ce ne sont pas les paroles qu’il chante, c’est la beauté essentielle de la mélodie, laquelle s’avère être pour voix, qu’il tente de s’approprier avec ce que sa voix est capable d’en faire. Voilà l’acte dont nous sommes tous capables, et celui qui peut faire toute notre joie lorsque la musique vit en nous, attendant toujours un corps pour être délivrée. C’est la voix qui non seulement reproduit la musique, mais encore permet notre dialogue avec celle-ci. Tout en chantant, Korngold se laisse gagner par la beauté de son œuvre, et il lui apporte aussi sa joie d’homme, son émotion.