Ce que peut une note
Je me suis inspiré du Capricho de Goya “¡Lo que puede un sastre!” pour le titre de cet article. La musique n’a, selon moi, que très peu à voir avec le son individuel, la note ou l’accord, peu importe. De même qu’en littérature le mot seul n’est rien, ou le pigment seul en peinture. Souvent il est dit dans une description de performance musicale que “les notes (ou les accords) sortirent (ou résonnèrent, par exemple)”. C’est à mon sens très mal caractériser ce qui est vraiment musical. Il serait plus juste, il me semble, de dire qu’une histoire débute, qu’un réseau est tissé, ou quelque autre expression plus poétique que celles-ci. Le son n’importe, généralement, que par rapport aux autres, et presque jamais, à moins de réduire considérablement l’échelle d’attention pour s’attacher à un court passage de l’œuvre, on ne l’entendra vraiment. Seule l’articulation importe.
Parfois néanmoins, comme le fait le tailleur de Goya, le son sera naturellement isolé, discrétisé, dans le déroulement de l’œuvre, et il jouera un rôle décisif à lui seul, inscrit contre le reste d’une phrase musicale, d’une mélodie. Il érigera alors quelque chose de grand, de significatif. Je veux ici explorer un cas particulier, un cas limite peut-être, dans lequel une seule note semble porter en elle l’atmosphère de tout un prélude. Mes remarques quant à l’opposition entre le son individuel et une véritable histoire n’impliquent pas nécessairement cela, mais il se trouve que je suis généralement assez peu attaché à la création d’un joli son, dans le sens de la voix, telle qu’elle émerge de l’instrument, qui incarnera physiquement l’ensemble d’une composition musicale. Je suis nettement plus attentif aux dynamiques, aux élans, aux intentions, comme si, pour le reste, le lustre du tableau ne nécessitait que la pensée pour être apposé à ce qui a été écouté. Je crois que c’est aussi une affaire de n’avoir point été suffisamment exposé à des instrumentistes capables de produire une qualité de son qui m’émerveillerait. Mais tel n’est pas le cas avec Vladimir Horowitz. Il est l’un des seuls à pouvoir me faire rêver grâce au son, en plus de tout son génie interprétatif. Horowitz cultive la beauté comme personne d’autre, et la beauté sonore n’est pas laissée de côté dans cette démarche, même si elle n’importe pas autant pour moi que la beauté musicale.
Dans le Prélude Opus 16 numéro 1 de Scriabin, il y a conjonction d’un son potent à l’échelle de la composition, et du rayonnement de ce même son pour la qualité de sa matérialisation effective, grâce à Horowitz. Il s’agit de la toute première note à la main droite. J’ai lu des propos magnifiques dans les commentaires de la vidéo, de personnes décrivant le traitement de cette note par Horowitz comme étant celui d’un véritable coloriste, ou bien la réalisation d’un crescendo sur une note unique. Je trouve ces remarques extrêmement justes et complémentaires. Le coloriste est celui qui, dans sa palette, inscrit dans une touche de couleur des éléments d’harmonie et de résonnance avec le reste du tableau. En une localité se trouvent suggérées la couleur et l’atmosphère de toute une composition, de même que les liens implicites qui font dialoguer l’ensemble. Le crescendo sur une note, quant à lui, c’est la substance de l’histoire mélodique qui est reproduite en miniature sur la texture d’un son. L’œuvre vient à peine de commencer, mais avec l’introduction à la main gauche qui joue le rôle de contexte, et cette première note à la main droite, la scène est à la fois commencée et, de manière stupéfiante, spirituellement achevée. Le morceau entier semble appartenir à cette note, qui ne se serait en fait jamais arrêtée d’irradier.