L'autre Berceuse de Busoni
Il y a presque exactement un an, j’avais rédigé ici un article sur les œuvres nommées Berceuse de Busoni, en m’attachant plus particulièrement à la version orchestrale, dite Berceuse Elégiaque. J’avais mentionné déjà mon amour encore un peu plus important pour la version au piano de la Berceuse (à partir de 34:55 dans la vidéo), mais en ne faisant qu’esquisser ce qui justifiait ce penchant. Je n’ai pas changé d’avis quant au peu que j’avais pu exprimer alors, mais je souhaite ici compléter légèrement mon impression de cette pièce, de cette poésie si unique dans l’histoire de la musique.
Hier soir, en mangeant mon dîner tardif, j’ai décidé de converser avec les sept Elégies de Busoni, comme je ne l’avais pas fait depuis quelques mois peut-être. La Berceuse, dernière de la collection, suscite toujours quelque singulière impression en moi lorsqu’elle apparaît. Néanmoins, c’est surtout à la fin de ce morceau que je suis le plus saisi. La raison principale en est que, lorsque le dernier couloir musical est arpenté, je ne puis me résoudre à poursuivre la moindre activité, un silence est forcé de s’installer, me faisant évidemment oublier tout autre bruit qui pourrait entrer par la fenêtre. J’ai toujours le sentiment pendant ces quelques secondes, que je me repasse longuement en tête une fois la musique achevée, qu’il s’agit d’une marche inaltérable vers quelque grève d’acceptation. Les images sont comme une séquence discontinue de virages cuivrés représentant l’avancée et la descente vers le bord de l’eau.
Les couleurs, on les doit au son qui, à mesure que l’on perd de vue le marcheur, se meurt tout en exhalant à mi-voix chaque once de ce qui se passe dans la poitrine de celui-ci. C’est un message résigné, qui se sait voué à disparaître, mais qui sort tout de même. On entend ainsi la plus digne des élégies, car elle passe et ne s’arrête pas un instant sur la souffrance. J’avais déjà compris cela, en substance, auparavant. Ce que j’ai réalisé hier soir en y réfléchissant, juste avant d’aller dormir, c’est que l’état si spécial d’acceptation vers lequel l’on tend à la fin de la Berceuse est dû au caractère mécanique, presque métronomique de la marche musicale. Ce fait ne peut pas transparaître dans la version orchestrale, aux textures plus amples et fondues les unes aux autres. Au piano, chaque point d’expression est soutenu à la pédale, mais il est tout de même distinct des autres. L’impression de marche inéluctable ne tient pas à l’histoire racontée par la musique, celle-ci étant malgré tout diffuse, mais bien à la pulsation qui parcourt discrètement l’ensemble de l’œuvre. Ce qui rend les dernières secondes si stupéfiantes, en leur conférant toute leur symbolique, c’est que la pulsation y est enfin mise en évidence. Le destin, alors, manifeste son emprise sur un homme qui l’a accepté. Et rien, en musique, n’est plus décisif qu’un cœur qui bat vers son terme.