Le Chœur des jeunes Polovtsiennes
Je tiens simplement ici à vous faire part de deux échelles de beauté, imbriquées l’une dans l’autre. Tout se situe dans le passage de l’opéra Prince Igor, de Borodin, où un chœur de jeunes Polovtsiennes chante alternativement avec une seule d’entre celles-ci (de 1:15:40 à 1:21:50 dans la vidéo). La complainte à laquelle elles s’adonnent a l’exquise et déroutante saveur du mélange entre expressions individuelle et rituelle. La structure est tenue, elle n’outrepasse jamais la mesure, mais le chant adopte des accents qui évoquent à la fois le lointain et le poignant. Dès lors que l’accent a l’air rebelle, il ne fait que frôler la membrane qui tient tout en place, et c’est en vérité davantage la retombée de ces fugaces élans qui fait balancer le cœur de celui qui écoute. L’on s’effraie presque de ce que ces voix disciplinées et inaccessibles sont capables de suggérer comme insurrection pour appuyer leur plainte, et l’on réévalue alors la tranquillité qu’elle affectent d’avoir dans le reste de leur chant, à la lumière du potentiel entrevu.
Pour les raisons que je viens d’évoquer, ce chœur s’écoute inlassablement comme une source invraisemblable de beauté et de sentiment. Néanmoins, je souhaite à présent attirer votre attention sur un détail qui me paraît crucial, au sein de ce passage. C’est un détail qui souligne la composante de sentiment individuel, et nous arrête dans l’instant, même au sein d’une mélodie qui semble tant s’écouler d’elle-même. Cela a lieu à la marque de temps 1:17:04, lorsque, juste avant, la clarinette, le basson, le violoncelle et la harpe maintiennent une unique tension, mise en exergue et appuyée par les oscillations de la voix. Puis, tout d’un coup, c’est un silence complet, placé à même la tension. Et, après une seconde ou deux, la voix de la jeune Polovtsienne sort toute seule, avec, à sa suite, la harpe et le violoncelle qui sont comme physiquement emportés par cette détente. C’est une expiration après un souffle retenu, un bain de frissons après une culmination jamais dite. On sent le corps tomber de volupté lorsque cette voix plaintive, et perçue comme si proche du fait de sa solitude et de l’appel qu’elle nous adresse, nous libère enfin, tout en nous offrant la plus belle des caresses musicales. Il y a là le sceau d’authenticité qu’il importait d’y avoir sur ce passage : le cœur, qui a manqué de tomber de la poitrine, est tenu de croire à la réalité parfaite, et pourtant inconcevable, des sentiments qui suivent.