La nostalgie est un mouvement que je considère comme étant déréglé, puisqu’il revêt l’apparence d’une aspiration, dirigée toutefois vers ce qui est révolu, un passé par essence inatteignable. En ce sens, la nostalgie est un échec qui s’en cache à peine. Pourtant, le potentiel sentimental associé à la nostalgie est tout à fait distinct de tout ce qu’une aspiration plus honnête est capable de susciter. Il s’agit peut-être du seul état qui est capable d’inscrire le rêve dans la déchirure : l’aspiration nostalgique ne présente pas à nos pensées l’état fidèle de la déchirure vécue, car elle accroît la richesse des fibres, de plus en plus fort à chaque fois que l’on s’y plonge, au point de nous faire vivre quelque chose qui est analogue au déchirement premier, avec une certaine distance protectrice que nous n’avions pas la première fois. Même un rêve brisé est une forme de nostalgie, la nostalgie de l’état intact et innocent du rêveur. Ainsi, la nostalgie, aussi décadente soit-elle, crée quelque chose de nouveau à partir d’une matière défunte, avec tout de même une certaine saveur reconnaissable. Je veux suggérer ici, musicalement, deux manières de la traiter.

Je crois que, pour communiquer un état nostalgique de manière presque universelle, plutôt que de prendre en exemple un souvenir que tout le monde aurait, alors qu’un tel souvenir terrestre ne peut pas exister de manière exacte, on peut au contraire puiser dans une idylle jamais vécue par quiconque, un état idéal qui se montre comme tel et dont nous avons tous déjà fait le deuil au moment même de l’écouter. C’est ce que fait Anton Rubinstein dans sa merveilleuse romance sur les “Vagues ébullientes du fleuve Kura”. Dès le premier son de l’accompagnement au piano, une vapeur ensoleillée est jetée sur nos yeux. Puis, une phrase qui dit la perte, une note toute seule pour la rétention manquée, et une phrase qui sourit nostalgiquement. Avant même que le chant n’ait débuté, tout est dit de ce qui s’est joué et perdu. On peut alors écouter la voix tranquillement, avec une nostalgie douce et légère, sachant de toute manière que rien de cela ne nous concerne, et que l’on récolte là ce qui reste de sentiment après éclatement d’une bulle jamais vue intègre. Ce qui est néanmoins brillant de la part du compositeur, c’est qu’après avoir manifestement dissipé tout le poison de la nostalgie pour celui qui écoute, et tout fondu dans une mélodie sensible, tremblante et délicate, il réinjecte le poison entier dans l’unique phrase du refrain, si poignante, “Oh ! si seulement c’était pour toujours !”. Alors seulement, nous qui avions pris tant de distance sur une histoire astraite, nous nous prendrions peut-être à rêver de la suspendre réellement, de la ressusciter, elle ou toute autre histoire nôtre, pour toujours.

L’autre traitement dont je veux parler a en commun avec le précédent qu’il relève d’une nostalgie qui ne s’exprime pas au passé. Si Rubinstein s’esquive à toute temporalité, Rachmaninoff inscrit implicitement sa nostalgie, avec le Prélude Opus 32 numéro 10, dans le futur. C’est une nostalgie qui est tue autant que possible et travestie en fantasme du retour. Le lieu est si suspendu, dans une démarche qui cherche à le préserver tant qu’il n’a point été revisité, qu’il tend à s’abstraire et à absorber une nouvelle idéalité. Contrairement à la nostalgie usuelle, l’idéalité ne se trouve pas dans le regard porté vers le passé, mais bien dans un combat pour qu’il existe une perspective future. Toutefois, la perte est là, elle s’immisce à divers moments du morceau et elle fragilise la réalité mentale de l’édifice. Le prodige de Rachmaninoff consiste à placer dans ses phrases suffisamment de force pure, incompréhensible et irréductible, pour que la pièce s’achève avec l’idée que la quête, si elle n’a peu ou pas avancé, n’a du moins pas été démantelée.