Vladimir Rebikov et le gradient des sentiments
Il m’a fallu du temps pour m’atteler à l’écriture de cet article, que j’avais pourtant l’intention de rédiger depuis plusieurs mois. J’écoutais alors très souvent les miniatures de Rebikov, puis est passée une période sans en écouter, et j’y retourne désormais. Ces miniatures peuvent être considérées comme des pièces d’atmosphère : si elles expriment quelque chose dans l’instant, c’est en modulant délicatement le climat établi en premier lieu. La voix sensible du compositeur se perçoit au gré d’un gradient lent dans l’évolution du propos. On n’accède jamais tout à fait à une voix sortie tout droit de son cœur ; on repasse toujours par le décor. La musique de Rebikov se répète continuellement, sans jamais vraiment en donner l’impression, car les altérations touchantes qui se passent dans son cœur se lisent de manière correspondante dans les altérations qu’encourent les répétitions. Une nouvelle touche se glisse à chaque fois, l’insidieux, la résignation, l’espoir, la nostalgie…
Une autre caractéristique très attirante dans cette musique est l’ambiance plasmique qu’elle suscite. Peu importe la nature de l’énonciation et de l’accompagnement, la conjonction des deux, pour ce qui est de la toile sonore déployée, ne sera jamais restreinte à leur seule somme. L’accompagnement est à la fois une amplification et une abstraction de ce qui se passe dans la mélodie principale ; il agit comme la fraîcheur de l’air magnifierait la lumière d’automne, ou bien la brume tourmentée rendrait plus saillantes les affres de la nuit. Ainsi, bien que la musique n’agrippe pas tous les sens avec une poignante histoire, elle ne peut guère passer indifféremment, grâce à son occupation affirmée de l’espace sensible. L’ambiance plasmique rend toute chose plus critique et digne d’attention, et chaque répétition est un nouveau remous qui vient secrètement brasser la masse si dense et intrigante.
Je veux enfin indiquer trois de mes miniatures favorites, l’une venant des Rêveries d’automne, et les deux autres du cycle A la brume. La première, dans Rêveries d’automne, s’appelle “Insouciance”. C’est une petite chanson adorable, qui pourrait être joueuse et vraiment insouciante si elle ne portait pas une légère marque de distance. Une distance spatiale ou temporelle, les deux pourraient être vraies, mais en tout cas une distance qui fait que l’on regarde l’insouciance avec attendrissement, sans jamais tout à fait l’éprouver de l’intérieur.
A la brume est certainement mon cycle favori dans son ensemble, avec son nom tout juste idiomatique, et son parcours humble, discret, défaillant. Aux deux extrémités se trouvent deux bijoux. D’abord, il y a “Lamentation”, une pièce qui nous place immédiatement sous le poids d’un dur moment. Les temps sont durs, insolubles, et l’on reste courbé, tête baissée tant que cela dure, priant pour un soulagement. La manière dont la première section du morceau revient en procédant de la section du milieu est magistrale : le vœu échappatoire est d’abord rattrapé par la réalité du joug, puis intégré, avec son dernier soupir, dans l’expérience de ce joug. Toutes les répétitions invitent à la docilité devant l’inéluctable.
Ensuite, à l’autre bout, il y a “Solitude”. Cette pièce est une phrase qui aspire à s’achever, qui tourne presque seule dans l’espace, gagnant à peine quelque élan à certains instants importants. Vers la fin, cette phrase d’un homme seul à lui-même finit par concevoir quelques accents qui nous touchent, c’est l’esquisse d’un partage. L’homme aspire à s’ouvrir, mais ce qui est en lui est une essence subtile, qu’il convient d’extraire par petites onces. Parmi celles-ci, beaucoup, les insuffisantes, s’évanouissent par dépit, tandis que dans de rares autres s’inscrivent le sourire morose, les larmes, une main tendue.