L'aliénation du sentiment dans le Voyage d'hiver de Schubert
L’entreprise du Winterreise de Schubert est déjà, en elle-même, une chose touchante : peu importe ce que racontent les poèmes ou le traitement musical qui en est fait, il y a du lyrisme, de l’obscurité et de l’intimité dans le voyage qu’un sujet peut réaliser dans une saison tellement froide que chaque geste adressé à l’extérieur ne peut que retourner aussitôt à l’âme. Ainsi, la stérilité du décor conditionne celle de l’intériorité humaine, dont l’accès aux rêves est trop restreint pour risquer la moindre échappatoire. Se trouvent dès lors réduites les chances pour que l’œuvre ne soit pas sincère, pour qu’elle devienne évasive et anti-poétique. Nous sommes concentrés du début à la fin, et rien ne peut jurer avec le reste.
Puisque tout est lyrique par essence, les tonalités affectives sont plus libres d’être expérimentales et décalées que si nous dépendions exclusivement de leur cohérence afin de maintenir l’atmosphère générale du cycle. Et puisque ni Müller, le poète, ni Schubert, le compositeur, ne s’y méprennent quant à l’impuissance générale du sujet qui habite le cycle, on assiste dans chaque lied à une nuance particulière de positionnement de la musique par rapport à la poésie. Je veux parler ici du troisième lied, “Gefrorne Tränen”, ou “Larmes gelées”, dans lequel le poète réalise que des larmes gelées tombent de sa joue, alors même qu’il ignorait qu’il pleurait. Il s’adresse à ses larmes alors, se demandant comment elles peuvent être assez froides pour geler ainsi, tandis qu’elles procèdent d’un cœur assez brûlant pour faire fondre toute la neige de l’hiver. L’idée poétique est merveilleuse, et je crois que c’est son aspect le plus important que Schubert relève dans la musique. L’impuissance ne se traduit pas seulement quant à l’inéluctabilité physique du gel, ou l’ascendance émotionnelle de la tristesse sur toute tentative de maîtrise de soi. C’est l’entendement lui-même qui est impuissant devant la situation : le poète ne comprend littéralement pas ce qui lui arrive, il est victime de quelque chose de si inattendu qu’il s’en étonne, au point où il pourrait en rire. Ce rire n’est pas dans le poème de Müller, mais il me semble qu’il est suggéré par la musique de Schubert. Le rythme de l’accompagnement est systématiquement à contrecourant de l’état que le poète fait de la situation ; il suggère toutes les cassures qui se manifestent dans l’esprit désabusé, cet esprit dont le constat est une incapacité perpétuelle à comprendre les faits et les sentiments qui s’imposent à lui. Le lyrisme passe ici, de manière apparemment paradoxale, par l’aliénation, le refus de voir comme procédant de soi l’ensemble de ce que le poète remarque en lui. On ne rit jamais en l’écoutant, et on ne s’approche certainement pas du rire, mais on voit en revanche la mélodie se dessiner par la somme de toutes les cassures et les inadéquations. Au plus la voix du poète est consternée par son impuissance, au plus le commentaire pianistique se fait sonore et étranger à la lamentation qui ne prend jamais. L’esprit de ce lied se fait au détriment du poème, sans jamais pourtant trahir la crise qui y est dénotée.
Le résultat est étrange, malade, comme le sont généralement les aliénations les plus sévères. C’est une mélodie qui se fredonne avec les nerfs plutôt qu’avec le cœur, comme pour se préserver de la violence du trouble, pour devenir une victime névrotique plutôt qu’une victime résignée à son sort.