Elégance et excitation dans la Suite bergamasque
Debussy est souvent désigné comme étant un compositeur “impressionniste”, alors qu’il préférait lui-même l’appellation de “symboliste”. Il m’a toujours semblé que sa plus grande affinité avec le symbolisme, plus particulièrement dans ses jeunes compositions, résidait dans sa capacité extraordinaire à évoquer le “paradis perdu” si cher aux poètes de ce mouvement. Au milieu d’une composition claire, idyllique, il se glisse la touche typique de Watteau dans ses fêtes galantes, puis un élan de quelques secondes vers un objet de valeur inconnu. Comme si cet objet était subitement apparu dans les poitrines gonflées d’un bonheur pléromatique, désireux de s’emparer de tout ce que la vie offre de plus précieux. On le perçoit notamment dans quelques pièces de la Petite suite, ou de la Suite bergamasque. C’est de cette dernière dont je souhaite parler dans le présent article.
La Suite bergamasque s’inscrit dans le décor du célèbre poème “Clair de lune” de Verlaine, qui donne son nom à la plus célèbre des quatre pièces, et plus particulièrement dans la première strophe de celui-ci :
“Votre âme est un paysage choisi
Que vont charmant masques et bergamasques
Jouant du luth et dansant et quasi
Tristes sous leurs déguisements fantasques.”
Cette strophe, à l’image du reste du poème, constitue essentiellement un décor figé, impuissant. Peu importe le degré de la distraction, la mélancolie demeure : l’élégance d’une pleine harmonie symboliste ne peut rien créer et ne peut pas échapper à sa condition négative. Il me semble que Debussy ne se sert de ce tableau que pour l’ancrage thématique de sa musique. Il insuffle dans ces postures délicates des aspirations qui donnent enfin à rêver, à songer qu’il se trouve quelque merveille qui transcende la monotonie du jeu galant. Plus encore, il se sert de l’éveil des sens, habituellement frustré dans une fête amoureuse qui ne mène à rien, pour induire quelque palpitation, dans les danses notamment, comme le Menuet et le Passepied. D’où une formidable excitation, à l’idée qu’il doit se jouer un fait crucial et merveilleux dans ce court instant. L’élan qui mène à l’apothéose est frénétique, galvanisant. Il n’a de la danse que les codes, car les yeux sont déjà tendus vers la joie intense, vers une lumière à portée de geste. A-t-on accès à la nature de ce prix ? Il me semble que non, et c’est la raison pour laquelle chaque emportement retombe dans une tranquillité élégante pour achever le mouvement, plutôt que de finir dans les bras du bonheur inespéré. Néanmoins, l’excitation a été pleinement vécue, et le seul fait de pouvoir l’éprouver, de n’être pas condamnés à la monotonie, constitue peut-être déjà notre plus belle victoire à l’écoute de cette musique.