Le 25 mars est le jour de l’anniversaire que je partage avec le grand chef d’orchestre Arturo Toscanini. En cet honneur, je souhaitais partager ici, sans entrer vraiment dans des considérations analytiques, quelques enregistrements de Maestro Toscanini qui m’ont apporté beaucoup de joie tout au long de ma vie musicale.

Je crois que l’un de mes premiers souvenirs avec Toscanini est celui des concerti pour piano enregistrés avec son beau-fils, Vladimir Horowitz. Les deux hommes sont, à mon sens, les deux plus grands génies de leur art à leur époque, et le résultat est systématiquement électrique. Les deux concerti de Brahms sont des forêts dont l’orchestre fait le mystère, et le piano la foudre s’abattant. Dès lors que je suis à vélo par la tempête et la pluie, je pense au virevoltant scherzo du second concerto, à ses phrases à la fois intenses et serrées qui semblent balayer le monde entier sous un crépuscule écarlate. Encore plus important pour moi sans doute est le premier concerto de Tchaikovsky : il s’agit peut-être de l’enregistrement le plus énergique d’une œuvre musicale que je connaisse. La musique est magistrale, elle me fait penser à la mer et aux falaises, au soleil jaune et chaud de la fin de journée. Et la conclusion du concerto m’émeut aux larmes, elle me fait brandir les bras comme en signe de victoire, la victoire d’une âme généreuse au comble du bonheur. Dans cet enregistrement, la conclusion est extatique, elle ne ralentit surtout pas, exactement comme dans les enregistrements faits par Rachmaninoff de ses propres concerti : il ne s’agit pas de raconter une belle histoire avec sentimentalité, il est question là de vivre l’histoire avec toutes les fibres de notre être.

L’un des aspects qui m’enchantent le plus dans l’art de Toscanini est l’effet de marche inexorable qu’il imprime aux œuvres. Prenons la huitième symphonie de Schubert ou la quatrième symphonie de Sibelius. Dans l’une comme dans l’autre, nous marchons en pleine pénombre sans jamais avoir l’impression de nous perdre ; Toscanini ne recule jamais devant la tragédie de ces œuvres. C’est en s’adonnant aussi délibérément à ces histoires déchirantes qu’il nous en fait vivre le pathos le plus directement. Le point culminant du troisième mouvement dans la symphonie de Sibelius me fait l’effet d’un véritable cri d’horreur ; j’ai le sentiment de me trouver au milieu du plus affreux cauchemar et d’y entendre pourtant la plus pénétrante des musiques.

Toscanini a enregistré deux symphonies de Tchaikovsky, la Symphonie Manfred et la Symphonie Pathétique, qui est la sixième symphonie. L’une est un univers magique et scintillant, tandis que l’autre est un adieu musical à la vie. Dans un cas comme dans l’autre, Toscanini semble faire surgir la musique des profondeurs de la terre ; j’ai l’impression d’une aventure que rien ne peut ni ne doit arrêter. Tout en étant mélodieuse, chaque phrase orchestrale sert un dessein et ne doit jamais suggérer autre chose que ce dessein. Pour prendre encore un scherzo en exemple, celui du deuxième mouvement de la Symphonie Manfred donne à voir toutes sortes d’élans tourbillonnants qui jamais ne se dispersent. Ces élans se répondent incessamment à une allure si intense que le moindre geste incontrôlé déformerait la vaste arabesque que Toscanini dessine. Le final du mouvement, avec le solo de violon qui suggère la disparition de la fée alpine, est un véritable émerveillement pour moi, surtout après l’immense excitation éprouvée tout au long du mouvement.

Enfin, je vous laisse avec quelques enregistrements de Toscanini le poète, sensible, passionné. Son interprétation du Prelude und Liebestod de Tristan und Isolde m’a bouleversé par son intensité. De même, les Pini di Roma de Respighi sont vibrants, et les passages les plus intimes ont l’air d’être complètement suspendus. La vidéo du maître en train de diriger l’orchestre est extrêmement touchante. Toscanini savait aussi travailler des formes encore plus courtes et délicates avec le souci de créer un diamant sonore aussi compact et riche que possible. On l’entend dans son enregistrement du célèbre Adagio for Strings de Barber, un enregistrement d’une très grande noblesse. Et également, pour finir, dans l’enregistrement unique de la Berceuse Élégiaque de Busoni, interprétée avec une incomparable sensibilité.