Chanter comme on parlerait
J’essaie depuis un petit moment de me familiariser, graduellement, avec l’art lyrique du grand Feodor Chaliapin. Il n’est pas aisé de réaliser à quel point un tel chanteur est formidable, car la première impression est puissante et empêche pendant un moment d’accéder à la seconde impression, plus profonde, de son art. J’ai été déstabilisé pendant un moment par le fait d’entendre un chanteur qui semblait aussi à l’aise au sein de l’œuvre musicale qu’il interprétait. On dirait que Chaliapin n’emploie que très partiellement ses aptitudes, et qu’il laisse derrière lui un seul enregistrement comme il aurait pu en laisser un million de caractères différents.
C’est que l’interprète est dans le chant comme une personne qui parle. Le temps exact du discours importe peu, par rapport à l’intonation employée. Mais si, chez un comédien, toute marque d’affectation en relevant excessivement chaque changement d’intonation dans le discours peut paraître désagréable, Chaliapin échappe à cet écueil en inscrivant toute cette affectation de la parole dans une ligne de chant. Ce n’est pas la manière de chanter qui est affectée, mais bien celle de parler. Le chant, lui, est concis, efficace, et propose un support souple pour accueillir les effets du discours.
Lorsque Chaliapin interprète la cavatine, chantée par le personnage Aleko dans l’opéra éponyme de Rachmaninoff, sa voix est tour à tour sanglotante, haletante, héroïque, déchirée, et ce alors que sa ligne de chant ne fléchit jamais. On dirait même qu’il s’imprègne de l’énergie de l’accompagnement orchestral pour susciter l’émission de paroles qui, autrement, pourraient n’être jamais prononcées (alors qu’elles sont bien écrites sur la partition). L’enregistrement, comme beaucoup d’autres de Chaliapin, a une sorte de qualité improvisatoire, comme si la session avait été faite à l’arrache en tirant Chaliapin de sa posture courbée, dans laquelle on le voit si souvent en photographie, pour chanter rapidement un petit air avec un orchestre mis sur pied pour l’occasion. Et Chaliapin, en véritable homme de théâtre, se placerait instantanément dans la peau de son personnage et en exprimerait, presque caricaturalement, toutes les nuances sensibles. L’interprétation est excitante car, même lorsqu’elle est figée par un enregistrement d’il y a un siècle, elle n’a jamais un aspect monolithique : il semblerait qu’à chaque instant une intention, un décalage rythmique, puisse apparaître et enrichir encore les qualités expressive et musicale de l’œuvre. Même si l’enregistrement n’est pas appelé à changer, le seul fait qu’il ait cette qualité nous donne plus pleinement, à l’écoute, l’opportunité d’imaginer tout le reste de ce qu’il est, et de ce qu’il aurait pu être.