Il y a longtemps que j’ai un article avec un tel intitulé à l’esprit, mais je ne me rappelle certes pas les morceaux dont j’aurais pu souhaiter parler dedans. Peu importe, puisque j’ai trouvé ce qu’il fallait cette fois. Les lecteurs de mon précédent article ont peut-être eu à l’esprit l’idée que “ça y est, Monsieur Pensées musicales est enfin passé à autre chose après Chaliapin”… Mais non, il s’agit bien de nouveau d’un enregistrement de Chaliapin qui fait l’objet de cet article. En l’occurrence, je parle ici de l’air du Prince Galitzky dans le Prince Igor de Borodin. Je n’imaginais pas de prime abord qu’il s’agirait d’un air fort susceptible de m’enchanter, avec son côté débonnaire et fanfaron. Cependant, mon avis a changé lorsque j’ai écouté la première des cinq versions présentées dans la vidéo. C’est un enregistrement de 1898, tellement ancien que l’on n’y entend que Chaliapin tout seul, sans accompagnement. Cette disposition, naturellement accidentelle, m’a beaucoup ému lorsque j’ai entendu Chaliapin chanter de tout son cœur dans le microphone, même les passages complètement frénétiques de l’air, comme si l’on pouvait réellement y imprimer beaucoup d’emphase et de sentiment. Aussi, cette manière de faire donnait l’impression qu’il s’agissait d’un air si agréable que l’on pouvait le chantonner dans son coin, sans accompagnement, pour se donner de la joie, comme avec n’importe quelle œuvre musicale que l’on chantonne par amour de ce qu’elle nous procure.

Ainsi, je suis tombé amoureux de l’interprétation que Chaliapin en fait, notamment du dernier enregistrement dans la vidéo. Je crois que c’est là que toutes les intonations du chanteur sont les plus justes. Mais comment obtient-on dès lors la qualité festive dont je souhaite parler, dans une œuvre musicale ? Il y a bien sûr la nature dansante de la musique qui contribue fort bien à cet effet, en l’occurrence, dans cet air, avec son côté sautillant et les croches dans le refrain, qui donnent envie de se trémousser. Mais cette impression ne procède pas, à mon sens, que de considération rythmiques, il faut aussi que la texture musicale produise un imaginaire festif. Et pour cela, un excellent moyen est de donner à l’auditeur l’idée que des invités apparaissent et rejoignent le mouvement imprimé par la mélodie principale. Ici Chaliapin, le Prince Galitzky, est entouré d’une multitude d’instruments fort bien disposés à chanter et à danser avec lui. On entend très bien ceux qui impriment un mouvement léger, fluet, car ils jouent seuls pour introduire les nouvelles sections de chant. Mais les deux instruments, si je les entends correctement, qui retiennent vraiment mon attention sont la contrebasse et le basson, ces deux instruments graves et pachydermiques. L’orchestration est si ingénieusement faite que l’on entend d’abord seulement ces instruments dans une logique de ponctuation du chant (parfois ils chantent aussi, mais discrètement et brièvement), jusqu’au dernier refrain où, à 15:31 et 15:54 dans la vidéo, ils doublent pleinement le chanteur avec des notes piquées et bien distinctes pour le basson. Avec ces interventions très fugaces, mais bien sonores et pleines de candeur tant les instruments ont l’air de danser en renversant tout autour d’eux, on se sent enfin pleinement emporté dans la fête que nous propose le Prince Galitzky, voyant les instruments dans l’assemblée qui se prêtent au jeu et qui chantent avec lui. Alors seulement est justifiée l’adresse du chanteur qui vient juste après : “Et ni moi, ni vous ne serons oubliés”. Tout ce que le Prince Galitzky racontait dans son air n’était que fantaisie et projection, il n’y avait rien de tangible pendant la plus grande partie de son chant, mais avec l’arrivée affirmée et enjouée des invités contrebasse et basson, l’accélération du rythme, l’idylle festive semble enfin se concrétiser. Pendant les quelques dernières secondes de l’air, nous faisons vraiment la fête avec le Prince Galitzky et tout l’orchestre.